1.1.3. Le Drame de la vi(and)e : « Annie a mal »

La plainte concerne aussi le désespoir « d’être en homme », « d’hommer ». D’hommer et donc de parler (sans savoir dans quel but, pour quelle raison). Le drame de la vie est aussi celui de la parole : « D’où vient qu’on parle ? Que la Viande s’exprime ? » ; ce n’est sans doute pas un hasard si cette double interrogation constitue l’incipit du Drame de la vie. Il nous semble que cet incipit a un équivalent très beau dans l’histoire de la littérature, celui de Tête d’or de Paul Claudel :

Me voici,
Imbécile, ignorant,
Homme nouveau devant les choses inconnues,
Et je tourne ma face vers l’Année et l’arche pluvieuse, j’ai plein mon cœur d’ennui !
424

Citons la suite, qui (notamment à cause de la forme interrogative) ressemble peut-être encore plus au début du Drame de la vie (le côté plaintif y est encore plus évident) :

Je ne sais rien et je ne peux rien. Que dire ? Que faire ?
A quoi emploierais-je ces mains qui pendent, ces pieds
Qui m’emmènent comme le songe nocturne ?
La parole n’est qu’un bruit et les livres ne sont que du papier.
Il n’y a personne que moi ici. […]
425

Avec « Me voici, / Imbécile ignorant / Homme nouveau devant les choses inconnues […] », « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », « Vraoum ! Braoum ! » de Guignol’s Band, « Dans cinq ans, le pénis sera obsolète » de Gens de la lune de John Varley voire celui des Epées de Nimier, celui de Saint Glinglin de Queneau et celui de La sorcière de Marie N’Diaye, « D’où vient qu’on parle ? Que la viande s’exprime ? est, affirmons-le (quitte à être accusé de subjectivité), un des incipit les plus surprenants qui soient dans l’histoire de la littérature. C’est peut-être même, comme dans le cas de Proust, l’incipit de l’œuvre toute entière. C’est l’Incipit. La bouche se met à parler : une porte s’ouvre, une autre se referme et c’est le début des problèmes. Pourquoi diable s’est-on mis à hommer ? L’animal ne répond pas à cette angoisse : « il se tait ».

On pourrait voir ici, mais ce serait sans doute aller trop loin dans l’extrapolation, comme un regret de l’état antérieur, voire préhistorique, bref un regret de l’état d’animal de quoi la gloire humaine fut faite. C’est encore un blues ou pour mieux dire en s’aidant du portugais une saudade, la nostalgie d’une option qu’on aurait pu prendre – à savoir que les choses en restent là, en l’état (d’animal) ; mais l’avons-nous décidé ? On se souvient du discours, repris plus tard par bien d’autres auteurs, que Grillus fait à Ulysse, cette défense et illustration de l’état porcin, cochonnique ; par son thème et ce qu’elle contient de comique, c’est quasiment un dialogue novarinien.

Pour parler du jeu d’acteur proprement dit, il est évident que, dans son enregistrement très réussi de L’Inquiétude (et de L’Animal du temps), André Marcon prend une voix subtilement plaintive, avec toute une gamme de nuances et de variations. Ces accents sont d’un bluesman, relèvent du blues. Cela, nous l’affirmons – quitte à être encore accusé, taxé de subjectivité. Notons également qu’André Marcon semble parfois dire "Annie a mal" en prononçant le mot "animal" tel que travaillé par l’auteur ; mais c’est peut-être qu’en effet Annie à mal à l’animal qu’elle n’est plus..

Notes
424.

Paul Claudel, Tête d’or, Folio-Gallimard, Mayenne, 1973, p. 11.

425.

Autres correspondances avec l’approche novarinienne: la solitude du personnage (qui est sans doute aussi celle de l’homme en général, d’Adam face à Dieu) et la mise à distance de parties du corps (« ces mains qui pendent », « ces pieds [qui] m’emmènent »)