II.2.2.2.6 La contribution de la biologie évolutionnaire pour l’économie

On peut voir la contribution de la biologie évolutionnaire pour l’économie institutionnelle à plusieurs niveaux. Il s’agit, d’après Nelson (1996), du langage de la biologie évolutionnaire, des concepts théoriques et de l’inspiration pour les modèles théoriques. De notre avis, on devrait y inclure également la compréhension de l’évolution socioéconomique, dont les caractéristiques sont, dans une certaine mesure, déduites de l’évolution biologique. Il est plus facile de les formuler sur la base d’une comparaison aux traits de l’évolution biologique déjà discernés qu’au moyen de l’observation seule. L’évolution socioéconomique est développée dans la version tchèque – annexe 1.

Le langage de la biologie évolutionnaire

Ce niveau de contribution de la biologie évolutionnaire peut ne pas sembler très important au premier regard. Parler des firmes comme des entités qui évoluent et grandissent, cherchent ou apprennent, cela peut être compris comme une personnification, comme une sorte de figure littéraire, à l’aide de laquelle un auteur essaye non seulement d’animer le texte mais aussi de rendre ses idées plus accessibles et plus compréhensibles au public plus vaste. En plus, on peut prétendre que le fond des choses ne changera pas par l’utilisation d’un autre langage. Mais Nelson (1995) est d’un autre avis. Selon lui, quand on prétend de quelqu’un ou d’une firme qu’il /elle essaye de maximiser son rendement ou son profit par son comportement, cela ne donne pas la même information que si l’on dit que des firmes apprennent, par des expériences, par des erreurs et par des leçons tirées de ces erreurs, certains comportements, qui étaient en plus exposés à la sélection ou bien à la compétition et par lesquels elles maximisent leurs rendements et profits.

L’argumentation menée sur cet exemple pourrait être attaquée par la constatation que dans le premier cas on utilise seulement une expression brève, tandis que dans le second, la quantité de mots utilisés était tout à fait peu « économique ». Néanmoins, Nelson apprécie que ce soit seulement la seconde expression qui s’intéresse aux questions « comment ? » et « pourquoi ? », et par là il indique que ces affirmations ne donnent pas la même information. Il ne s’occupe cependant pas de ce déséquilibre marquant. C’est pourquoi une suggestion à la réflexion s’offre, à savoir : Ne compare-t-on pas quelque chose d’incomparable ? D’un côté un terme technique d’un seul mot qui porte une information beaucoup plus concrète pour les économistes, de l’autre côté une phrase qui au contraire pourrait être écourtée par certains termes techniques de façon à conserver son contenu sans être si éloquente. Par exemple : les firmes apprennent à se comporter comme si elles maximisent ses profits, sur la base des mécanismes évolutionnaires. Grâce au terme « mécanismes évolutionnaires » on peut répondre aux questions posées « comment ? » et « pourquoi ? », l’information est plus complète que dans ce rapport économique d’origine très austère. Et en ce moment on pourrait s’intéresser à la comparaison, quand on trouve les termes techniques des deux côtés, bien que le résultat soit le même comme celui auquel Nelson est parvenu. L’utilisation du langage évolutionnaire est plus complète et fournit une information plus concrète. Ce n’est cependant qu’en ce moment, à notre avis, que cette prétention est justifiée.

Nelson (1996) s’interroge également aux circonstances dans lesquelles un langage a plus d’avantages. Il distingue une formulation des théories générales et des explications économiques verbales. Tandis qu’il n’y a pas longtemps que la langue évolutionnaire n’était utilisée que dans le second type d’ouvrages, il prétend que pendant les dernières années elle pénètre aussi dans la formulation des théories. Et cela malgré le fait qu’un chercheur qui décide d’en profiter doit être prêt à payer le soi-disant « prix analytique ». En d’autres termes, pour des ouvrages qui portent sur une description ou une analyse du changement économique il vaut sans doute mieux utiliser toute la richesse et le caractère démonstratif de la langue évolutionnaire, mais pour les œuvres sur les sujets économétriques ou étroitement mathématisant, le langage classique de la conception de l’équilibre convient mieux.

Les modèles évolutionnaires de la croissance économique

Nelson (1999) offre une revue des modèles évolutionnaires les plus importants. Il s’oriente vers ces modèles qui concernent un changement économique, en d’autres termes, des composantes dynamiques des phénomènes et processus économiques. Pour la plupart, ils forment une certaine alternative pour d’autres théories, par exemple la théorie néoclassique de la croissance. En comparaison avec elle, ces alternatives doivent exprimer aussi une incertitude qui est omise dans les théories néoclassiques. Cependant le progrès technologique et « capital formation »jouent les rôles principaux aussi comme dans des théories néoclassiques mais la croissance économique ne devrait pas être expliquée par un équilibre en mouvement, mais plutôt par la théorie de l’évolution du changement économique (Nelson, 1996).

Selon Nelson (1996), l’œuvre de Schumpeter « Capitalism, Socialism and Democracy » a représenté l’inspiration pour tous ces modèles. La théorie la plus célèbre est « An Evolutionary Theory of Economic Change » de Nelson et Winter de 1982, qui a déjà été mentionnée. En bref, les auteurs regardent les firmes d’une part comme des entités qui sont – exprimé en langue évolutionnaire – plus ou moins bénéficiaires et, d’autre part, comme des unités dans lesquelles les technologies et les routines se développent. Ils forment des analogies biologiques pour les routines qui doivent être analogiques aux gènes et les firmes sont comparées au phénotype ou à l’organisme. Les firmes diffèrent de leurs homologues biologiques principalement par le fait que leur disparition n’est jamais définitive et qu’elles n’acquièrent leurs routines complètement à leur naissance, comme les organismes leurs gènes, mais elles peuvent les former elles-mêmes par certains mécanismes. Ces routines peuvent être « héréditaires » pour d’autres firmes40.

Chaque firme peut être caractérisée à chaque moment par son capital social et par les routines prépondérantes. Le marché représente le milieu où on rencontre de la concurrence. Et c’est précisément la concurrence et l’activité d’une firme qui prédéterminent son profit.

Dans cette théorie, trois concepts clés du darwinisme sont développés – la diversité, l’hérédité et la sélection des unités avec le plus grand fitness – dans le milieu socioéconomique. Le but des auteurs était de créer une analogie et puis d’expliquer, en se fondant sur elle, la croissance économique au niveau macroéconomique. Le résultat est la découverte des deux mécanismes principaux, par lesquels la technologie moins productive et moins bénéficiaire est remplacée par celle qui est plus efficace. Les firmes utilisant la technologie d’une meilleure façon se développent, elles ont du succès et cette technologie plus productive est imitée et adaptée par d’autres firmes. La théorie néoclassique de la croissance économique est aveugle envers ces éléments (Nelson 1999).

Aucun autre modèle que Nelson (1996) offre dans sa récapitulation, n’a eu un impact aussi grand. Il s’agit par exemple du modèle évolutionnaire de croissance orientée vers la diffusion développé par plusieurs groupes d’auteurs (selon Nelson surtout Soete et Turner, 1984, Metcalfe 1988, 1992 et Metcalfe et Gibbons, 1989).

Exemples de l’utilisation de plusieurs concepts de la biologie évolutionnaire dans l’économie

Le troisième niveau de la contribution de la biologie évolutionnaire pour l’économie est représenté par les concepts de la biologie évolutionnaire dont l’économie s’inspirait (Nelson, 1996). Il n’est pas du tout facile de trouver leur résumé notamment à cause du fait qu’ils apparaissent à travers tout le spectre des courants économiques. L’influence la plus marquée est évidente dans les ouvrages des économistes institutionnels et évolutionnaires et dans l’écologie de la population. C’est pour cette raison que l’attention sera prêtée notamment à ces mouvements.

Il est possible de classifier des disciplines économiques profitantes des concepts de la biologie évolutionnaire de plusieurs façons; c’est–à-dire par le courant économique, par l’avis prépondérant ou le principal objet de l’intérêt. L’objectif principal est de trouver l’inspiration pour les applications de ces concepts à la problématique du développement régional, et cela à la fois quant au contenu, c’est à dire quels concepts étaient utilisés, et aussi quant à la méthodologie pour constater comment. A cette fin, la littérature étudiée ne sera pas classée d’après le courant économique ou l’avis prépondérant. La clé pour cette classification sera représentée par des catégories biologiques plus générales des concepts utilisés, c’est-à-dire la sélection, l’adaptation, la co-évolution, les réplicateurs, la diversité, la mutation, le cycle de vie, le fitness et la niche.

Cette approche a néanmoins certains point faibles. En premier lieu, elle ne propose qu’une vue très partielle de cette problématique car – et sur le point de la biologie évolutionnaire et sur le point de l’économie – cette approche n’examine qu’une partie des objets d’intérêt de ces disciplines. En plus, la liste des concepts appliqués dans ce chapitre est sans doute incomplète et il serait possible de trouver encore d’autres applications dans la littérature économique. Nous avons néanmoins pris pour l’objectif de démontrer au moins ces exemples des applications des concepts de la biologie évolutionnaire les plus connus.

Un autre point faible de cette approche concerne le fait qu’il est parfois difficile, d’une manière semblable comme en biologie, de séparer des sujets qui sont mutuellement liés. Pour la compréhension plus profonde, cette séparation est néanmoins nécessaire. Par exemple l’adaptation et la sélection sont très étroitement liées mais en biologie elles sont examinées également indépendamment et grâce à cela, il est possible dans ce cadre d’identifier les autres concepts de l’orientation plus étroite. Certes, ces concepts peuvent, dans certains cas, faire part de deux ensembles biologiques plus larges. Nous rencontrons le même problème également dans les approches économiques car des sujets économiques passent souvent à travers plusieurs concepts de la biologie évolutionnaire. si l’un auteur ou des auteurs se décident à utiliser la biologie évolutionnaire, cela signifie qu’ils sont ouverts à cette manière de pensée. C’est la raison pour laquelle ils utilisent plusieurs concepts en même temps parce qu’ils sont interconnectés aussi en biologie. Au cas où il serait cité dans une revue qui suive qu’un auteur a appliqué le concept de la sélection à un problème économique spécifique, cela ne signifie pas du tout qu’il se concentre uniquement à la sélection comme à un seul concept convenable pour des applications à la problématique économique. Cela signifie seulement qu’il a utilisé ce concept et l’objectif de ce chapitre est de trouver comment.

La dernière remarque concerne la structure du chapitre. Le concept biologique est expliqué seulement très brièvement. Les concepts appliqués à la problématique du développement régional seront expliqués plus en détail dans les chapitres qui suivent, pour les autres concepts biologiques, vu le volume limité de la thèse, il faut s’adresser à la littérature biologique cité dans le texte.

Sélection

La sélection naturelle ou plutôt la sélection en général est l’un des concepts biologiques les plus souvent utilisés. Néanmoins, il s’agit souvent d’une simple constatation plutôt qu’un phénomène choisi et les auteurs s’intéressent davantage aux autres facteurs qui sont liés à ce concept dans la biologie.

Hannan et Freeman (1989, 1984, 1977) représentent cependant une exception importante. Ils comprennent la sélection comme une compétition des ressources entre les unités d’organisation. D’après eux, la sélection est particulièrement intense au moment où ces ressources sont limitées. Pour cette raison ils sont convaincus que la sélection préfère les organisations qui ont une inertie assez haute. D’ailleurs, ils classent la fiabilité et la responsabilité parmi les avantages compétitifs qui sont importants particulièrement pour des produits non-concrets, comme les services sanitaires et éducatifs. Ces attributs ne peuvent pas être atteints si la confiance des clients n’est pas fortifiée à long terme et c’est pour cette raison que le degré d’inertie croît avec la taille et l’âge. L’inertie des organisations est d’ailleurs comprise comme le sous-produit de la sélection.

Hannan et Freeman (1984) sont conscients du fait que l’environnement change sans cesse et paradoxalement ces changements peuvent être la raison pour laquelle l’inertie des organisations est préférée. Les entreprises qui se décident aux nouveautés prennent, dans une certaine mesure, le risque que l’environnement change à nouveau avant que le processus d’innovation ne s’écoule. Leur activité pour gagner certains avantages compétitifs peut donc être non seulement inutile, mais en plus elle peut mettre en péril leur position actuelle. Les tentatives de réorganisation en réalité diminuent la fiabilité de leur performance et augmentent leur mortalité. La mortalité augmente dans les organisations qui, essayent de changer, et est directement proportionnelle à la durée de l’existence de l’organisation.

Nelson et Winter (1982), dans leur ouvrage classique, appliquent ce concept à la sélection des routines qui devraient être comprises comme des analogies des génotypes. Elles apparaissent au niveau des organisations et ces auteurs reconnaissent que le succès des routines dépend aussi de l’environnement, en plus de leurs qualités. La sélection socioéconomique est d’après ces auteurs beaucoup plus rapide et moins systématique que la sélection naturelle. Et ses conséquences ne sont pas nécessairement fatales. Ils sont convaincus que le résultat de la sélection ne signifie pas automatiquement la naissance ou la mort dans le monde socioéconomique. Mais plutôt en cas de succès la sélection résulte en la croissance de l’activité ou en la croissance de la taille.

Il est évident que l’intérêt principal est l’objet de la sélection, en d’autres mots ce qui est choisi. Il en est de même chez les autres auteurs. Par exemple Mokyr (1991) se rapporte à l’analogie du mécanisme de la sélection naturelle et à l’émergence des outils de la production dont l’auteur est Marx (1867).

La question clé pour Niman (1994) concerne l’hypothèse selon laquelle l’environnement choisit les entreprises ou l’inverse. Le changement est un résultat du processus de sélection parmi de différentes variantes, tandis que pour l’économie traditionnelle, c’est un changement de la décision consciente.

Les profits positifs sont une analogie claire de la sélection naturelle pour Alchian (1950). Ils représentent un critère, si l’une entreprise qui prospère et donc survit, sera choisie ou pas. Le succès ou la survie sont d’après lui liés à une certaine supériorité, même si cela peut être le résultat des conditions de l’environnement qui sont favorables par chance.

Adaptation

L’adaptation est l’un des concepts évolutionnaires assez typiques en ce qu’il est très large et fréquemment utilisé. Alchian (1950) a indiqué l’imitation et la méthode d’essai – erreur comme les moyens possibles d’adaptation à l’environnement changeant. La capacité de s’adapter est l’une des conditions du succès.

Hannan et Freeman (1989) comprennent l’adaptation dans le monde socioéconomique comme une réallocation des ressources vers un autre type d’organisation. Le problème est naturellement l’incapacité de prévoir les changements futurs et l’orientation future de l’environnement. En plus, ces changements sont très rapides et c’est pourquoi les réactions ne sont pas suffisamment promptes. Il faut encore inclure l’inertie des acteurs socioéconomiques qui était déjà mentionnée. Pour cette raison, la politique d’allocation des ressources peut en réalité faire obstacle aux réactions plus rapides des organisations.

De l’avis de ces deux auteurs, les organisations essayent de s’adapter à l’environnement technologique et institutionnel changeant d’une telle manière qu’elles copient les routines et les structures qui prospèrent plus que les autres. Ce processus peut être également réalisé par une combinaison des structures. Cela concerne aussi le principe d’isomorphisme, selon lequel les organisations dans le monde socioéconomique s’adaptent aux traits de leur environnement, et de cette façon elles se spécialisent. Ce principe cependant fonctionne seulement dans l’environnement stable, dans les organisations qui sont en équilibre. C’est la raison pour laquelle les spécialistes peuvent provenir uniquement de l’environnement stable, tandis que l’environnement instable génère les adaptations générales. On peut résumer que l’incertitude produit le polymorphisme.

Pour Nelson et Winter (1982), la capacité de s’adapter est l’une des pierres fondamentales des modèles des entreprises. Ils travaillent avec l’adaptation des routines pour qu’elles correspondent mieux au caractère des inputs. Dans ces modèles, les objectifs, les capacités et le comportement de la maximalisation des profits prennent une mesure importante.

Coévolution

Quasiment chaque évolution peut être comprise comme une coévolution, c’est une opinion de van den Bergh et Gowdy (2000). Le concept de coévolution représente dans l’environnement biologique une évolution commune des espèces pertinentes ou d’une espèce et son environnement. Les interactions mutuelles et donc la dépendance des deux composantes sont très importantes.

A titre d’exemple dans l’environnement économique, le développement de la technologie et des droits de la propriété peut être utile comme il est expliqué dans l’article de Pagano et Rowthorn (1996). Selon eux, deux courants d’opinion existent : le premier est convaincu que la technologie influence le type de droits de la propriété, tandis que l’autre accentue justement la façon dont la propriété est un facteur décisif pour le choix de la technologie. Cependant, Pagano et Rowthorn supposent que la causalité peut être réciproque ce qui correspond à la compréhension de la coévolution.

Un autre exemple de la coévolution peut être l’évolution commune de la technologie et des institutions (Nelson, 2001). Nelson est de l’avis que ce type du processus de coévolution devrait être compris comme une force motrice principale de la croissance économique.

Mokyr (1991) s’est laissé inspirer d’une façon plus profonde. Pour lui, le développement d’une technologie représente un changement de l’environnement pour les autres acteurs. Pour cela, ce changement peut être compris comme un stimulus positif qui va initier d’autres innovations.

Replicateurs

Les réplicateurs représentent des unités qui sont transmises inchangées dans une autre génération. Dans le monde biologique il s’agit des gènes. Les sciences sociales s’efforcent de saisir sans ambiguïté la problématique de l’hérédité ou plus exactement, dans la langue sociale, de la transférabilité. C’est pour cette raison que de divers groupes d’auteurs essaient de trouver cette unité qui remplirait le rôle des gènes.

Pour Hannan et Freeman (1989, 1984, 1979), la fonction des gènes est exercée par la « forme des organisations » qui porte les instructions pour la construction d’une organisation et la direction de l’action collective. Il s’agit de l’analogie de la structure génétique qui reproduit les formes biologiques. Ils emploient le terme « blueprint » qui signifie quelque chose d’imprimé, stable. Ce qui néanmoins permet une certaine diversité de la structure définitive. Blueprint a une double fonction : une fonction informative (i) qui décrit les règles utilisées pour obtenir, traiter et transmettre l’information de l’environnement externe ; la fonction active (ii) qui forme les règles utilisées pour obtenir de l’information et pour formuler la réponse. L’apprentissage et l’adaptation permettent de grands changements dans le blueprint et c’est la différence entre la transmission socioéconomique et génétique dont le principe est une continuité parfaite ou quasiment parfaite.

On va examiner le processus même de réplication au sens biologique, c’est-à-dire de copie de génotype existant. Hannan et Freeman (1989) sont convaincus que les routines sont les ressources de la continuité dans les modèles de comportement des organisations. Ces structures peuvent se reproduire d’une double manière. La première façon est l’institutionnalisation et l’autre la construction des routines standardisées.

Un autre degré dans la compréhension des « mécanismes génétiques dans les sciences sociales » est proposé par Nelson et Winter (1982). Ils définissent les « routines » comme des modèles réguliers et prévisibles du comportement des entreprises, c’est-à-dire des méthodes de gestion de la recherche et développement ou du changement technologique ou de la politique d’embauche. Elles jouent donc le rôle des génotypes dans le sens où elles représentent les traits survivants des organisations qui déterminent le comportement possible des entreprises (naturellement simultanément à l’influence de l’environnement). Mais aussi dans le sens où elles sont héréditaires et soumises à la sélection. Malgré cela, les auteurs reconnaissent qu’une grande partie du comportement comprend aussi des éléments stochastiques qui sont difficilement prévisibles.

Selon Nelson et Winter, il existe plusieurs types de routines. Les techniques de production (i) déterminent le « parc de machines » ou les procédures chimiques ; les règles de décision (decision rules) (ii) sont clés pour le traitement d’une invention ou d’une nouvelle instruction ; et les politiques des entreprises (iii) qui dirigent les changements d’un ordre supérieur, c’est-à-dire par exemple le changement de matière première, etc. Aux côtés des types, les auteurs distinguent trois classes de routines : les caractéristiques opérationnelles (operating characteristics) qui gèrent le comportement de courte durée, quand elles influencent les décisions relatives aux entrées (inputs), aux sorties (outputs) et aux investissements, et elles déterminent donc la profitabilité de chaque entreprise. La seconde classe est représentée par des investissements de longue durée ou par un programme de recherche et développement. Enfin, les « rule guided routines », c’est-à-dire les routines qui changent les aspects des caractéristiques opérationnelles, forment la dernière classe.

Nelson et Winter (1982) définissent le processus de la réplication dans le contexte socioéconomique. De leur avis, il s’agit d’un processus de copie des modèles de l’activité productive. Ils le comprennent comme un processus extrêmement exigeant du point de vue temporel et généralement très coûteux qui ne peut jamais avoir un résultat parfait, en raison du savoir-faire complexe, des compétences tacites des employés qui ne sont pas à apprendre ou des rapports personnels. C’est ce qui constitue la différence par rapport à l’économie néoclassique. D’après Nelson et Winter (1982), il faut discerner la réplication et l’imitation. Dans le cas de la réplication, il s’agit d’une réponse choisie et la routine existante est comprise comme un « écrou » pour une nouvelle routine. Dans le processus de l’imitation, la routine d’arrivée n’est pas accessible et la réplication est atteinte par imitation du produit résultant.

Les routines représentent en réalité un génotype des organismes, c’est-à-dire des entreprises, du point de vue des analogies des concepts biologiques. Une partie de la routine qui est prévisible s’appelle les rituels. Hodgson (1996) met l’accent sur le fait que les routines concernent les organisations, tandis que les coutumes leurs membres. Nelson et Winter (1982) et Veblen (1898) introduisent une hiérarchie de trois degrés des réplicateurs : les coutumes – les routines – les institutions.

Mokyr (1991) suit une autre voie. Il considère comme les traits identiques de la génétique et de la technologie, le fait que les deux sont en réalité les systèmes d’information qui déterminent les phénotypes des membres des groupes. Il est convaincu que chaque technique inclut beaucoup d’idées et qu’elle peut servir d’analogie de l’espèce, tandis que les idées sont analogues aux gènes. Selon Mokyr (1990), quatre classes de changement dans les systèmes génétiques et technologiques existent. Il s’agit des changements de phénotypes (i) sans causes génotypiques quand il y a une information identique, néanmoins, la réponse d’un phénotype peut être différente. Cela correspond au choix entre les technologies connues qui réagissent contre les changements de prix ou de saisonnalité. Une autre classe (ii) est représentée par les changements de la fréquence des gènes ou par la dispersion des informations existantes dans la biologie. En économie, c’est comparable avec le processus de diffusion de nouvelles technologies. Dans les deux cas, la sélection fonctionne. Les mutations (iii) sont les changements de génotype ce qui peut être compris comme une analogie de la création de nouvelles idées. De manière analogue aux mutations, les nouvelles idées sont stochastiques, comme les erreurs nées pendant le copiage, même si en comparaison avec la biologie, l’élément d’intentionnalité apparaît.

La spéciation (iv) est comprise comme une partie très petite des mutations où il y a des sauts importants et brusques dans l’échelle évolutionnaire et un « monstre prometteur » naît. Ce phénomène peut exister également pendant le développement technologique, même si ces « macroinventions » sont assez rares (Mokyr, 1990). Il faut admettre que certaines inventions peuvent être créées par sauts, dont une grande partie ne sera cependant pas diffusée et sera oubliée. Pascal a par exemple inventé une calculatrice, à l’époque il était cependant impossible de la fabriquer pour un prix acceptable et il fallait donc la « réinventer » plus tard.

Niman (1994) définit le « génotype » d’une entreprise comme les règles qui spécifient comment les ressources qui sont sur le marché devraient être utilisées. Sous le terme « les règles » se cachent les politiques, les procédures et les pratiques. Ce sont alors les managers des entreprises qui peuvent libérer le profit potentiel par la création de nouvelles règles. Niman les compare avec les réplicateurs ou avec les « gènes » des entreprises. Il détaille son analogie au processus biologique quand il prétend que les managers s’organisent dans les équipes et par là ils créent en réalité les chromosomes.

Diversité

La diversité est un facteur important dans l’environnement socioéconomique qui était discerné, entre autres, par Hannan et Freeman (1989). Il prétendent que la capacité de la société à répondre aux conditions changeantes dépend aussi de la diversité de la population d’organisations. La diversité offre une solution alternative ce qui est pratique notamment quand l’environnement change de manière intense. C’est pourquoi la diversité est directement proportionnelle à la diversité des ressources et des délimitations et elle est un phénomène positif car elle rend possible des applications des individus aux capacités diverses ce qui peut en conséquence mener à la diminution des inégalités.

Foster et Metcalfe (2001) sont conscients de la position de la diversité dans l’évolution quand ils prétendent que la sélection élimine la diversité, et il faut la rétablir pour que l’évolution ne s’arrête pas. Cette idée est illustrée par leur modèle de trois phases de l’évolution, c’est-à-dire la diversité – la sélection – le rétablissement de la diversité ce qui conduit au changement structurel. La littérature précédente a travaillé selon eux avec les modèles seulement à deux phases, c’est-à-dire la diversité – la sélection. Noteboom (2001) le complète par les mécanismes qui rétablissent le nombre de nouvelles variantes pour le processus de sélection. Il s’agit notamment de l’apprentissage et de l’imitation.

Semblablement, Nelson et Winter (1982) comprennent la diversité comme un degré intermédiaire nécessaire pour une évolution. Elle représente une ressource principale de la recherche des pratiques effectives qui est conduite par les routines. Le processus de la recherche est d’après eux analogue aux mutations.

Mutations

Les mutations sont la ressource de la diversité dans la biologie et elles fournissent les matériaux pour la sélection. Il y a plusieurs sortes de mutations et Niman (1994) a trouvé les analogies possibles pour deux d’entre eux. Les mutations ponctuelles, c’est-à-dire les changements dans le cadre d’un gène, peuvent être comparées avec les changements dans des actifs disponibles d’une entreprise. Les mutations dans les régions régulatrices d’un gène qui rendent possible une commutation d’un gène à l’autre sont analogues aux changements dans les règles d’une entreprise. Il s’agit d’un phénomène assez rare dans la biologie qui peut être trouvé par exemple dans les trypanosomes africaines parasitantes.

Les mutations biologiques sont souvent comprises comme des analogies au processus d’innovation – c’est le cas par exemple d’Alchian (1950). Les mutations et les innovations sont selon lui l’un des vis-à-vis biologiques et économiques. L’imitation est un type de comportement qui correspond à la sélection naturelle. Les firmes suivent les acteurs qui ont du succès et essayent de les imiter pour obtenir le même profit. Alchian voit un autre parallèle dans le fait que les innovations sont une imitation intentionnelle de ceux qui ont du succès. Mais il existent de nombreuses innovations fortuites comme les mutations. De plus, les imitations imparfaites sont une ressource non-négligeable d’innovations.

Penrose (1952) critique l’analogie d’Alchian parce qu’il n’est pas possible de comparer les innovations et les mutations de cette façon. Les mutations sont d’après elle un changement de la structure génétique d’un organisme et n’ont aucun rapport à l’environnement externe. Contrairement à cela, les innovations influencent l’environnement des entreprises en général de manière directe.

Une innovation est selon Nelson et Winter (1982) le changement d’une routine. Les auteurs renvoient à la compréhension de l’innovation de Schumpeter qui a prétendu qu’il s’agit d’une nouvelle combinaison de l’existant.

Cycle de vie

Hannan et Freeman ont prêté attention à l’analogie du cycle de vie, ce qui correspond à leur orientation disciplinaire plus large. Ils se sont intéressés à la démographie des entreprises et se classent eux-mêmes parmi les écologistes de la population. Le cycle de vie n’est cependant pas complètement une analogie, il s’agit plutôt d’une description démographique. Selon Hannan et Freeman (1984), il existe un cycle de vie également dans le monde socioéconomique. Les nouvelles entreprises ont par exemple un taux de reproduction plus bas que celles qui sont plus âgées, car elles ont besoin de temps pour la création de routines et pour le processus d’institutionnalisation. Tandis que la capacité de se reproduire croît avec l’âge, une dépendance opposée est valable pour la mortalité qui décline avec l’âge croissant.

Penrose (1952) était cependant contre l’analogie du cycle de vie et de la croissance des entreprises. Elle argumentait qu’il était impossible de comparer ces deux processus car la croissance des entreprises représente la volonté de ceux qui décident, tandis que la croissance biologique est un processus que les organismes ne peuvent pas influencer par leur décision.

Fitness

Bien que le fitness ait trouvé son application surtout dans l’écologie, dans la biologie évolutionnaire il est principalement lié au terme dont l’auteur est Spencer – « survival of the fittest », c’est-à-dire la survie du plus vigoureux. Un autre terme écologique y est aussi très étroitement lié – il s’agit de la niche.

Il n’est pas du tout surprenant que ce sont encore Hannan et Freeman qui ont de manière intense travaillé sur ces deux termes. Ils sont convaincus que le fitness des organisations est défini par leurs objectifs, leurs formes d’autorité, leurs stratégies, leurs technologies clés et leurs marketing et qu’il détermine la probabilité que certaine forme d’organisation survive dans certains environnements. La caractéristique générale désigne les frontières de la niche qui a toujours plusieurs dimensions. En relation avec le fitness et la niche, ils utilisent également les concepts – « K et r » stratégies qui correspondent aux analogies des stratégies des entreprises. D’après eux, diverses tactiques sont mises en valeur dans les diverses étapes du développement des secteurs industriels. Au début, c’est le « first mover strategy ». De manière analogue à la « r  stratégie», les entreprises veulent pénétrer sur les nouveaux marchés, qu’ils soient le produit d’un changement technologique ou d’un autre. Contrairement à cela, les firmes avec « efficient producers strategy » qui apparaissent en général plus tard, s’orientent vers l’organisation effective, en accord avec la « K stratégie». Elles entrent sur le marché après les « r  stratégistes» et elles les battent par le prix et des coûts plus faibles.

Nelson et Winter (1982) comprennent le fitness comme la probabilité d’atteindre la part de marché la plus importante qui néanmoins dépend aussi du caractère de l’environnement : des prix du marché. L’environnement est cependant déterminé aussi par les entreprises avec les routines semblables dont le fitness est un facteur déterminant pour leur prépondérance comme dans le cas des génotypes.

Pour Mokyr (1991), le fitness est la possibilité d’évaluer les stratégies dans la biologie. Il prétend que du point de vue évolutionnaire, la croissance de la population est une mesure du succès d’une espèce. C’est la raison pour laquelle il défend des idées de Childe (1936) qui a supposé que la révolution industrielle était un grand succès sur la base des standards biologiques, car elle s’est manifestée de manière positive sur la croissance de la population.

Limoges et Ménard (1994) retournent à l’idée de Marshall. D’après lui, la niche étroite est l’une des raisons pour lesquelles les petites organisations ont un avantage par rapport aux grandes. Les petites occupent les niches étroitement spécialisées où il est difficile d’obtenir des économies d’échelle et pour cela cette partie du marché n’intéresse pas les grandes entreprises.

Raisons et moyens d’application des concepts évolutionnaires en économie

Les applications des concepts de la biologie évolutionnaire ont ses supporteurs et adversaires en économie. Il y a des différences non seulement dans la possibilité de leur emploi, mais aussi dans leur compréhension, dans la manière de l’implication, etc. Du point de vue de la classification méthodologique fondamentale, une grande partie de la littérature les comprend comme des analogies et Niman (1994) résume en quelques points les raisons pour leurs applications sur la base de la littérature économique.

Il prétend que les analogies biologiques peuvent servir d’illustration appropriée des idées, néanmoins la théorie proposée est indépendante (i). Ce point de vue a aussi été soutenu par Alchian. La recherche de la légitimité est comprise par Niman comme une autre raison (ii). La recherche entre des concepts biologiques serait menée par les efforts de justifier des concepts économiques par la formalisation, respectivement par des méthodes exactes des sciences naturelles. C’était très probablement aussi la cause qui a initié l’inspiration des sciences physiques. Une autre raison très pragmatique indiquée par Niman est un « déficit intellectuel » en économie (iii). Niman est convaincu qu’il est toujours de plus en plus difficile de remplir le nombre croissant de journaux, et les auteurs donc recourent à des idées nouvelles. Comme une attaque de l’économie néoclassique, l’application des concepts biologiques en économie peut être comprise comme provenant de l’étroitesse et du manque de flexibilité de cette dernière (iv). La plupart des auteurs indiquent ce point comme la raison principale de la recherche des nouvelles idées quand ils évaluent des côtés positifs des courants alternatifs.

En économie, on rencontre aussi les avis suivant lesquels l’exploitation des idées de biologie peut se passer sans le degré intermédiaire des analogies ou des métaphores. Par exemple Nightingale (2000) prétend qu’il est possible de mettre de côté les analogies et les métaphores et que les économistes n’ont pas besoin d’argumenter « comme si » ils utilisaient la biologie. Cela se réfère principalement aux idées clés du darwinisme, comme l’existence de la sélection naturelle, l’importance de la diversité, etc. On peu l’interpréter comme une inclinaison vers l’idée du darwinisme universel41. Selon Hodgson (2002) le darwinisme universel veut essentiellement dire qu’il existe le noyau des principes darwinistes généraux qui peuvent être directement appliqués aux disciplines scientifiques. Il n’est donc pas nécessaire de travailler avec la diversité ou l’hérédité comme avec les analogies biologiques, car ces concepts sont réels aussi en sciences sociales. Les mécanismes diffèrent, la substance reste néanmoins la même. Ces principes forment un niveau abstrait général où nous ne nous occupons pas des analogies et des métaphores, mais du degré de l’identité avec la réalité. D’après Hodgson (2003), déjà Nelson et Winter ont choisi cette orientation quand ils n’ont pas formé d’analogies sur la base des questions générales du darwinisme. Winter (1987, p. 617) l’exprime peut-être le mieux (In : Hodgson, 2003) : « In sum, natural selection and evolution should not be viewed as concepts developed for the specific purposes of biology and possibly appropriable for the specific purposes of economics, but rather as elements of the framework of a new conceptual structure that biology, economics and other social sciences can comfortably share. »

De notre point de vue, il est possible d’accepter l’idée de Winter suivant laquelle les attributs les plus fondamentaux du darwinisme peuvent former un cadre général, valable également pour l’environnement socioéconomique. Néanmoins nous prétendons qu’il serait inutilement simplifié de limiter l’influence de la biologie évolutionnaire uniquement à ce cadre-là. Le darwinisme est naturellement toujours valable en biologie évolutionnaire actuelle, néanmoins la discipline même se développe et il y a des concepts qui peuvent trouver leur application également dans la sphère socioéconomique. Même si ces concepts ne sont pas aussi généraux pour qu’ils puissent être appliqués n’importe où et directement. Dans ces cas il convient et probablement il faut profiter de la médiation des analogies ou des métaphores.

Notes
40.

C’est pourquoi, Nelson et Winter insistent sur le fait qu’il s’agit de la théorie qui tombe sous l’étiquette de l’évolution lamarckienne du point de vue général. Ce classement est critiqué dans leur théorie (par ex. Hodgson, 2002).

41.

L’auteur de cette idée est Dawkins (1983). Il est convaincu que le darwinisme avec tous ses attributs clés est un concept qui serait appliqué selon toute probabilité sur n’importe quelle planète où la vie est née.