Notre recherche a comme point de départ un constat naïf : en dépit du caractère consensuel et de la très large adoption du développement durable, son appropriation par le champ social s’ancre dans des interprétations compétitives et cristallise des rapports de domination que pourtant le développement durable a pour ambition de mettre en question et de réformer. En effet, si le développement durable est très largement utilisé à des fins environnementales, ce à quoi personne ne s’oppose, le second volet qui poursuit un but de réforme sociale est très largement occulté. Or ce volet dit social du développement durable est tout aussi important, voire nécessaire à la réalisation du premier, mais il nécessite une mise à plat des rapports de pouvoir, ce qui ne met pas tout le monde d’accord…
Suite à une rencontre avec une personne très directement impliquée dans la mise en œuvre du développement durable au niveau politique dans une importante collectivité territoriale, nous avons saisi l’opportunité de croiser ce premier questionnement avec les enjeux institutionnels que posait cette mise en œuvre. Notre questionnement naïf de départ s’est donc nourri de ce contexte, puis fut suivi de deux démarches qui sont à l’œuvre de façon parallèle : la problématisation théorique de la recherche et sa mise en contexte dans notre institution d’accueil.
Cette élaboration s’est appuyée sur les rapports sociaux de sexe. Les rapports entre les hommes et les femmes sont un bon exemple du paradoxe que nous avons soulevé dans la mesure où la littérature portant sur le développement durable pose à différentes reprises l’égalité des hommes et des femmes comme nécessaire à sa mise en place, alors que cette exigence d’égalité n’a jamais été réalisée quel que soit le niveau de pouvoir pris en exemple : international, national ou régional. De plus, le développement durable en qualité de notion innovante qui a longtemps été perçu comme une simple alternative utopique, a souvent été défendu par les femmes1 (Laville, 2007) à l’instar de ce que Belle (Belle, 1991) observe. Or, cette notion devenue centrale et opérante est maintenant majoritairement portée et exécutée par des mains et des cerveaux d’hommes. Il s’agira donc de voir comment cette notion, initialement porteuse de l’exigence de l’égalité hommes/femmes, a dans les faits cristallisé les enjeux liés aux rapports sociaux de sexe et de pouvoir.
Nous commencerons par présenter les notions en jeu dans notre recherche : le développement durable et les enjeux liés aux rapports sociaux de sexe. Puis nous rapporterons les enjeux que pose notre recherche dans l’institution.
C’est ce dont témoigne Elisabeth Laville, fondatrice d’Utopies et auteure de L’entreprise verte aux éditions Village du monde, lors de l’émission diffusée sur France Inter, CO2 mon amour, le 26 Avril 2008. Si les femmes ont été les pionnières dans ce domaine tant qu’il était perçu comme utopique et alternatif, la reprise du développement durable par de grands groupes industriels, qui en font un axe stratégique majeur de leur développement, a pour conséquence que ce sujet devenu « sérieux » concerne à présent « tout le monde » mais surtout les hommes…