Chapitre second
La crise des solidarités féodales

L’idéologie épique reflétée par les premières chansons reposait sur une parfaite cohésion entre la politique mise en œuvre par le roi et la défense des intérêts de la chrétienté. Cela entraînait un engagement guerrier de la classe chevaleresque, dans un esprit de croisade, les raisons invoquées étant ou bien la propagation de la loi chrétienne ou bien la reconquête de terres tombées aux mains des païens. Un projet de cette nature est esquissé dans la scène initiale de Lion de Bourges, mais n’aboutit pas. Le roi ne suscite aucune action collective pour le rétablissement de l’ordre général, aucun combat de la chrétienté contre l’infidèle, – ce qui aurait permis de définir un comportement héroïque inscrit dans une certaine tradition, exaltant l’idéal de la prouesse au service de la foi. Nous avons constaté que les relations entretenues entre le pouvoir royal et la classe aristocratique s’achevaient sur une impasse. Ainsi, l’exemple des pairs de France témoigne du fait que le manque de cohésion dans les décisions du pouvoir royal peut détourner la classe chevaleresque de son idéologie première. Celui de Lion va dans le même sens, tout en marquant une progression qui caractérise fortement l’idéologie du poème.

Avec le cycle des barons révoltés, cet idéal des premiers poèmes épiques tend à s’effacer au profit de la défense des intérêts de la royauté en conflit avec un vassal. L’intrigue de l’œuvre s’appuie en grande partie sur cette thématique, mais celle-ci n’en constitue pas l’essentiel ; d’ailleurs, la résolution du conflit entre Charlemagne et Lion ne met pas un terme au récit. Cependant, l’avantage de cet emprunt est qu’il permet de créer un cadre particulièrement intéressant, en plaçant le héros dans une situation isolée. Ainsi, l’action conjuguée de la démission du roi et de l’isolement du héros a pour effet de situer celui‑ci à l’origine de toute décision. Le service de Dieu, qui se révèle très présent dans l’œuvre, n’appartient plus au pouvoir royal. Le choix de l’engagement en ce sens émane du héros.

Or, la mesquinerie du souverain, préoccupé de ses intérêts personnels, associée à un affaiblissement des structures de la société féodale, favorise l’éclosion de multiples guerres territoriales, dans lesquelles la nécessité de défendre ses possessions prend le pas sur le concept de l’unité idéale chantée par les premiers poèmes épiques. Double conséquence pour une même cause : le souci d’assurer la pérennité d’un lignage sur ses terres, dès lors qu’il n’est plus favorisé par une autorité royale, devient la motivation de guerres internes, comme l’illustrent les nombreuses situations de pillages, de sièges, de tours assaillies, auxquelles sont confrontés les protagonistes. Cependant, parmi ces troubles, certains n’affectent ni les possessions ni l’intégrité du lignage de Bourges. D’autre part, l’intrigue de la chanson construite sur le thème principal de la recherche des origines sous-entend une démarche individuelle, sans implication nécessaire dans des engagements divers, quelles que soient leurs dimensions. La réaction des héros face à des situations diverses, dont certaines sont totalement étrangères à leurs aspirations, laisse penser que persiste un désir de participer à la restauration de l’ordre général. Victoires fugitives, fragiles, sans cesse remises en cause, geôles lointaines et géants menaçants : le parcours des héros dans Lion de Bourges suscite une sombre impression de désordre permanent. Or, ce désordre se trouve précisément au point de rencontre entre la volonté de mettre leur valeur guerrière au service d’une cause et la constatation du fait qu’il n’existe pas de cause collective conduite par le souverain.

Dans cette optique, s’il apparaît rapidement que les actes héroïques sont accomplis dans une perspective altruiste, – ce qui, a priori, ne constitue pas une démarche novatrice – la question fondamentale de leur finalité se pose inévitablement. En effet, la quête des origines, qui est la préoccupation initiale de Lion et d’Olivier, ne les prédispose pas à reconnaître dans leurs engagements au service d’autrui la certitude de l’accomplissement de leur destinée. Alors que le récit semble se perdre dans un enchevêtrement de batailles, de païens exterminés, de saints arborant une croix rouge sur leurs vêtements blancs, dans une atmosphère qui n’est pas sans évoquer celle des croisades, une voix à peine perceptible se laisse entendre : est-ce là que réside l’essentiel ? A nouveau, nous constatons que la chanson de Lion de Bourges invite simultanément à retrouver la permanence de traits traditionnels et à découvrir l’émergence de nouvelles conceptions. Toujours selon le même procédé, l’auteur reprend des modèles et leur donne l’infléchissement voulu pour mieux témoigner de l’évolution qui affecte les structures de la société médiévale.