Modalisateurs

Les modalisateurs sont les mots du discours indiquant le degré de certitude de l’énoncé, c’est-à-dire le jugement du locuteur sur sa valeur de vérité. Puisque le procédé de l’ironie ne consiste pas uniquement à dire l’exact contraire de ce que l’on veut faire entendre, mais bien plus souvent à se distancier du sens véhiculé par l’énoncé explicite, l’on comprend que les modalisateurs puissent y jouer un rôle déterminant. Leur emploi à des fins ironiques est facilité par le fait que, comme le note Marcel Pérennec, les modalisateurs ne peuvent s’employer « que lorsque la valeur de vérité de l’énoncé asserté n’est pas vérifiable dans la situation d’énonciation »131.

Dans L’Homme sans qualités, les modalisateurs jouent notamment un rôle essentiel dans les passages au discours indirect libre, où ils soulignent l’assurance de l’énonciateur dans un contexte où l’on sait par ailleurs que le point de vue exprimé n’est pas partagé par la voix de référence (le narrateur-locuteur). Les modalisateurs accentuent alors l’effet de dissonance, comme le montre l’exemple suivant :

Ohne Zweifel, er selbst dachte zuviel! Das kam von der Berührung mit dem zivilistischen Geist; der zivilistische Geist hatte den Vorteil, eine feste Weltanschauung zu besitzen, offensichtlich verloren. (MoE, p. 520.)132 [je souligne]’

Dans ce discours indirect libre, qu’il faut attribuer au général Stumm, l’accumulation des modalisateurs ne fait que souligner la distanciation du narrateur par rapport au point de vue du militaire. L’on peut en effet partir du principe que la voix de référence, qui ne recule jamais devant une digression permettant d’approfondir une réflexion (comme nous l’avons déjà évoqué précédemment en parlant d’« écriture essayiste »), n’est pas d’avis que l’on puisse « trop penser ». Il en va de même pour la considération suivante. Certes, le narrateur partage a priori l’opinion selon laquelle il est devenu impossible, au début du XXe siècle c’est-à-dire à l’ère de la crise des valeurs et de l’identité, d’avoir une « vision du monde » solide et stable. Mais dans les réflexions consacrées à cette problématique tout au long du roman, la voix de référence ne considère pas cet état de fait comme le propre de l’« esprit civil » et ne l’évalue pas de façon utilitaire en termes d’« avantage » ou d’inconvénient. En associant à cette perspective des modalisateurs marquant la certitude (« Ohne Zweifel ») et l’évidence (« offensichtlich »), le narrateur-locuteur exprime donc sa distanciation ironique par rapport au discours de l’énonciateur. Dans cet énoncé ironique c’est donc paradoxalement par les modalisateurs indiquant le plus haut degré de certitude sur l’échelle de vérité qu’est en réalité discrédité le point de vue explicitement exprimé.

Mais nous avons vu que l’ironie de Musil est généralement plus subtile et ne peut pas s’expliquer par un simple renversement des valeurs. Prenons donc un autre exemple, tiré du chapitre 5. Il s’agit du passage, déjà évoqué précédemment, où Ulrich encore enfant, rédigeant une dissertation sur « l’amour de la patrie », formule pour la première fois sa philosophie du possible, remettant en question à la fois la perfection du monde et celle de l’Autriche-Hongrie. L’on imagine le scandale provoqué par ces réflexions au sein du corps enseignant bien pensant. Or cette réaction de l’autorité est présentée comme suit :

‘Er war sehr stolz auf diesen Satz gewesen, aber er hatte sich vielleicht nicht verständlich genug ausgedrückt, denn es entstand große Aufregung darüber, und man hätte ihn beinahe aus der Schule entfernt. (MoE, p. 19.)133 [je souligne]’

L’ironie de cette phrase réside en grande partie dans le modalisateur « vielleicht ». L’on peut analyser cet extrait de la même manière que l’exemple précédent et considérer qu’il y a ici une dissonance entre le point de vue d’Ulrich (voire celui d’Ulrich enfant) et celui du narrateur. Mais il ne s’agit plus ici de discréditer ce point de vue. En effet, le modalisateur « vielleicht » ne va pas à l’encontre de la perspective du narrateur. Il introduit « simplement » l’expression d’un doute à un endroit où il n’a pas lieu d’être. En accord avec sa philosophie, Ulrich entrevoit une explication « possible », qui ne correspond pas à l’explication réelle. En réalité, ce n’est pas la formulation mais bien le fond de ses pensées qui pose problème à ses enseignants. Sans ce « vielleicht », l’ironie aurait effectivement consisté en un simple procédé d’antiphrase où l’expression « nicht verständlich genug » (pas assez clairement) aurait en réalité signifié « allzu sehr verständlich » (trop clairement). Mais l’introduction de ce « vielleicht » dans la proposition ne permet plus cette simple inversion et rend l’ironie plus subtile : elle empêche toute interprétation exclusive puisque le modalisateur sous-entend qu’il peut y avoir une autre explication, tout en feignant de ne pas pouvoir la deviner. L’ironie consiste moins ici à laisser entendre le contraire de ce qui est dit qu’à refléter une attitude naïve par rapport au point de vue exprimé. L’on peut mettre cette naïveté sur le compte de la candeur d’Ulrich enfant. Mais en adoptant cette perspective, l’énoncé souligne en réalité l’absurdité des positions du parti adverse, en faisant mine de ne pas même pouvoir se les représenter. Ce procédé rappelle donc plutôt celui de l’ironie socratique : « vielleicht » simule une incompétence et une ignorance, pour mieux affirmer une supériorité. C’est dans cette inversion de la scalarisation (de l’échelle des valeurs) et non dans l’inversion du sens que réside l’ironie de la phrase.

Enfin, il faut préciser que les modalisateurs ne sont pas uniquement au service de l’ironie lorsqu’ils reflètent le point de vue d’un énonciateur distinct du narrateur. Observons l’énoncé suivant :

Freilich, wenn man es durchaus Prostitution nennen will, wenn ein Mensch nicht, wie es üblich ist, seine ganze Person für Geld hergibt, sondern nur seinen Körper, so betrieb Leona gelegentlich Prostitution. (MoE, p. 23)134 [je souligne]’

Le modalisateur « freilich » est à mettre au compte du narrateur, qui est ici à la fois le locuteur et l’énonciateur. Mais il n’en sert pas moins l’ironie de la phrase. En effet, le narrateur inverse ici les valeurs normatives associées à ce que l’on pourrait qualifier d’« opinion commune » d’une part et à un point de vue éminemment provocateur d’autre part. Le décalage ironique ne jaillit donc pas ici d’une dissonance entre la position exprimée et la voix qui l’exprime mais d’un contraste entre la position exprimée et « la vérité communément admise » qu’elle prétend représenter. Selon les normes de pensée de l’opinion commune, vendre son corps est la définition même de la prostitution. Or ce qui est censé être universellement admis est présenté ici comme un point de vue particulier par l’emploi de la particule de graduation « durchaus » (qui laisse entendre ici que le terme employé, « Prostitution », peut être considéré comme inapproprié) et du verbe de modalisation « will » (qui sous-entend qu’il s’agit là d’un point de vue subjectif et non d’une vérité générale). à l’inverse, le narrateur affirme, comme s’il s’agissait d’un fait établi, que tout le monde est au service de l’argent. Certes, l’on pourrait considérer qu’il s’agit là aussi de l’expression de l’opinion commune telle qu’on la retrouve par exemple dans l’expression « Geld regiert die Welt »135, mais dans le contexte du roman, qui fait une large place à la pensée idéaliste et mystique, cette vision du monde et de l’homme moderne penche plutôt du côté de la provocation. Or ce point de vue provocateur est introduit par l’expression « wie es üblich ist ». Le fait de considérer Leona comme une prostituée (ce qu’elle est selon la norme sociale) est donc présenté ici comme un point de vue particulier. Et ce décalage ironique entre la norme et l’énoncé est souligné par l’emploi du modalisateur « freilich », mis en relief dans l’énoncé par sa place en avant première position, qui indique que l’information est fiable, mais la teinte en même temps d’une valeur concessive.

Les modalisateurs, en permettant un jeu subtil entre l’expression d’une subjectivité et l’évaluation de la valeur de vérité de l’énoncé, servent donc l’ironie du texte de façon particulièrement efficace. Qu’en est-il des appréciatifs ?

Notes
131.

Marcel Pérennec, op. cit., p. 52, cf. « On ne peut pas dire Peter trägt sicherlich / wirklich eine Brille en présence de Pierre avec ses lunettes sur le nez. »

132.

« Sans aucun doute, il pensait trop ! Cela venait de ces contacts avec l’esprit civil : l’esprit civil, évidemment, n’avait plus l’avantage d’une conception du monde solide. » (HsqI, p. 655.)

133.

« Ulrich avait été très fier de cette phrase, mais peut-être ne s’était-il pas exprimé assez clairement, car elle provoqua un véritable scandale et on faillit le chasser de l’école. » (HsqI, p. 23.)

134.

« En vérité, si l’on tient absolument à nommer prostitution le fait d’offrir pour de l’argent non point toute sa personne, comme il est d’usage, mais seulement son corps, dans ce cas Léone pratiquait à l’occasion la prostitution. » (HsqI, p. 28.)

135.

« L’argent dirige le monde. »